Mike Kasprzak

Mike Kasprzak

Recueils de nouvelles

En train de préparer la publication de mes trois recueils de nouvelles :

  • Boulot, ivresse et autres bizarreries (paru en 2013 aux éditions La Matière Noire sous le même titre)
  • Montres, bêtes et autres canailleries (paru en 2014 aux éditions Les Occultés sous le titre « Monstres »)
  • Contes, grimaces et autres grivoiseries (inédit)

Un travail sur les couvertures est en cours, les trois recueils seront très certainement publiés en autoédition.

Fragments du Néant #5

Extrait #5 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Victor le salua, et se commanda une autre bière, et la nuit était maintenant partout, et il but une nouvelle gorgée, sans envie, sans plaisir, sans ivresse, comme si ce n’était plus rien d’autre qu’un verre de lait, sans intérêt, qu’il avait perdu le goût de quelque chose, le goût de la joie, le goût du désir, comme s’il s’était peu à peu éteint lui-même, d’avoir trop parlé, trop dit, trop énoncé, certain qu’à force de parler les mots perdaient de leur force, de leur capacité à porter le sens qu’ils étaient sensés porter, il s’affala sur sa chaise, regarda mollement son verre, le tourner pour regarder le liquide tourner à l’intérieur, regarda la mousse s’accrocher aux parois, redescendre lentement, former des bulles, il écoutait les conversations à côté de lui, regardait les groupes de fêtards arriver, les groupes de femmes se poser à quelques tables de lui, pour discuter, pour rire, montrant leurs jambes longues et fines, attirantes, sortant de jupe ou robe fendue, montrant leur plus beau sourire, leurs plus belles bouches, bariolées de rouges à lèvres terribles, incendiaires, belles et jeunes, le sourire facile et léger, montrant finalement ce que la jeunesse a de plus beau, la joie sans artifice, insouciante, encore épargnée par les années, par le poids des responsabilités, par les regrets, ce poids, cette pesanteur qui enracine un homme justement, qui l’écrase même, qui l’enterre, comme si elles n’avaient encore tout ce qu’il manquait à cet homme, fatigué, le regard toujours sévère, dur, ne sachant plus rire, ne sachant plus sourire, ne sachant plus vivre.

Il écoutait maintenant sans réussir à écouter autre chose, ces rires, ces discussions, cette joie, et il regardait maintenant sans réussir à regarder autre chose ces jeunes femmes, ces rires, ces jambes, longues, fines, gracieuse, et ces bouches, rouges, pleines, magnifiques, sensuelles, attirantes, ces corps qu’il ne connaissait plus, qui étaient maintenant inaccessibles, depuis longtemps, pensant soudain à sa femme qui l’attendait ou pas là chez lui en ce moment, son corps fatigué, gras, qu’il ne touchait même plus d’ailleurs, comme si le désir s’était éteint, avait disparu, enfoui sous le quotidien, sous des couches de routine, sous la paresse, sous l’ennui, et voyant ces jambes là, cette peau quasi parfaite, attirante, à quelques mètres, attendant d’être croquée, il ne pouvait s’arrêter de se dire que c’est là tout ce qui lui manquait, que c’était là tout ce qu’il lui fallait, de la joie, de la vie, une peau inédite, nouvelle, désirable, des jambes à caresser, à désirer, à prendre.

Oui, voilà ce qu’il me faut en réalité. Des jambes. Rien d’autre. Rah et quelles jambes. Pas n’importe quelles jambes. Pas des jambes tristes et fatiguées. Des jambes souriantes pour ainsi dire. Des jambes souriantes. Des jambes légères. Des jambes faciles. Comment un homme peut-il vivre sans une paire de jambes ? Mais impossible maintenant. Ça fait trop longtemps. Ces jambes sont hors de portée. Inaccessibles maintenant. Il faudrait trop d’efforts maintenant pour retrouver des jambes pareilles. Pour toucher des jambes pareilles. Il ne reste plus que des jambes grasses, usées. Des jambes qui font la grimace tiens. Repoussantes. Indésirables. Rah au diable les jambes… Qu’est ce que j’ai à me focaliser sur les jambes ? C’est du rire dont j’ai besoin. Du rire facile. Du rire vivant. Du rire souriant. Pas des grimaces. Pas des visages tristes. Pas du silence. Pas les faux compliments. Des jambes et des rires. Voilà tout. Et rien d’autre. Rien qui ne soit plus compliqué que du rire et des jambes. Rien qui ne soit qu’un poids de plus dans le quotidien. Pas une nouvelle pesanteur ou des promesses non. Juste de la légèreté. Voilà un rire léger. Des jambes légères. De la joie sans lendemain. Éphémère mais légère. Au diable la pesanteur…

Fragments du Néant #4

Extrait #4 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Les fourneaux étaient allumés, grondaient comme la gueule de l’enfer, des flammes, rouges, bleues, terribles, dansaient comme des anges de l’Apocalypse, crépitant au contact du fer, grésillant comme s’ils réclamaient leur dû, la vieille femme, les manches retroussées, tapant du pied par terre pour se donner la mesure, couper avec une agilité quasi meurtrière carottes, oignons, navets, les épluchures volant dans le ciel de la cuisine avant d’atterrir dans la poubelle, le jarret qui semblait craindre pour sa vie, lâchant un peu de jus signe que le trépas était pour bientôt, attendait son tour, et son tour arriva plus vite que prévu, la vieille femme, tout en braillant des insultes envers le monde entier, attrapa le morceau de barbaque et du couteau le plus aiguisé de sa batterie le trancha, lui déchirant les muscles dans une agonie qu’on pouvait imaginer vive, précise, et sans douleur. Tout cela passa ensuite sur la marmite, énorme, remplie d’une couche de graisse de cochon, le gras crépitant à en faire des bulles sous l’action et la chaleur des flammes, passant du blanc cadavérique au brun de la brûlure, la vieille femme, dans des gestes larges et exagérés, les manches retroussées jusqu’aux épaules, tambourinant toujours du pied pour montrer qu’elle se tuait à la tâche, regardant parfois le visage d’un Christ quelconque, d’une icône implorant comme par signe de sollicitude, certaine que Dieu reconnaît bien les siens, balança au fond de la marmite la viande et les légumes, faisant dorer le tout comme si les flammes de l’enfer elles-mêmes étaient venues lui prêter main forte pour caraméliser les fesses du jarret.

« Ah que le fiston va bien se régaler demain midi ! Attends de voir ce que ça va donner tout ça après une bonne nuit au feu. À feu doux bien sûr monsieur. C’t’une affaire de précision ici mon bon garçon. La cuisine c’est strict. Ça demande des efforts. De la rigueur. Pas étonnant plus que personne ne sache cuisiner. S’ils ont jamais su tiens. Trop occupés à faire leur affaires. Ils ont à faire qu’ils disent. Ils ont à boire, oui ! Ça pour sûr c’est des pochtrons. Ça pour sûr qu’ils bons dans l’ivrognerie tiens. Pas du genre à se tuer à la tâche. Ah ça non. Pas comme Papa ! Ah non ! Hein mon fiston. Papa c’était un Monsieur lui, un vrai. Un qui se tue à la tâche. À bosser pour tout le monde, tiens. Tellement qu’il en est mort. Mais toujours honnête. Et les manches retroussées. Un verre de vin le vendredi soir. Rien de plus. Et tout ça pour quoi ? Pour crever pour les poux ! Ah, quel monde fiston. Heureusement qu’il a une famille aimante le garçon. Une bonne maman qui lui cuisine du bon jarret. Un Papa qu’est plus là mais qu’est toujours présent avec son portrait. Un bon fiston qui a reçu une bonne éducation. Pas très causant mais c’est pas sa faute on va dire. N’a jamais parlé beaucoup. On a pas besoin de parler quand on est aimé. Hein mon garçon que c’est’y pas vrai ? »

Dans le recoin sombre, froid, silencieux, de la salle à manger, seul, assis sur son fauteuil, sans un mot, sans un geste, le fiston à sa maman, regard myope derrière ses énormes lunettes, le teint toujours aussi livide, les cheveux toujours aussi gras, gris, comme une poupée jetée depuis longtemps dans une benne à ordures, attendait sagement, immobile, sans qu’on puisse dire s’il était réellement envie, s’il était réellement conscient, sans qu’on puisse dire qu’il ne végétait pas dans un coma profond, qu’il n’était pas devenu un légume prêt à passer à la marmite lui aussi, reclus dans les limbes d’une pensée disparue, terne, rongée par des années d’ennui, de bonne éducation, d’époussetage à coup de balai, de prières, de sermons, de remontrance, de longues heures affalées sur ce fauteuil à ne plus savoir quoi faire, à perdre même l’envie de faire, à perdre toute envie, tout désir, à regarder telle une oie le spectacle offert par sa vieille mère, par sa même chorale quotidienne, par ses mêmes mots usés jusqu’à l’os, comme un jarret, jarret qui bouillonnait peut-être intérieurement, trop cuit, trop longtemps soumis aux flammes du jugement, et qui attendait son heure, silencieusement, dans son coin, en compagnie de quelques insectes, cafards ou araignées qui daignaient se frayer un chemin dans cet autel de la pureté, entre les jambes et les griffes de la vieille dame qui ne laissait rien passer, qui s’acharnait à lutter contre toute tentative d’intrusion de la saleté, des ténèbres, et de l’ennui.

« Qu’il vienne donc manger le fiston, appela la vieille dame. Une bonne soupe aux bons légumes préparée avec amour. À table, oui mon fiston. Ensuite une bonne prière, et une bonne nuit de sommeil. »

BadAss – Squeeze 34

Nouvelle publication pour le Mike K, dans la revue Squeeze, sur le thème : BadAss. Thème fait pour le Mike K.

Grenouilles de Bénitier

Lucien était sur le point de faire une nouvelle connerie. Il suffisait de regarder son visage, son sourire au coin des lèvres, ses yeux plissés cherchant à droite à gauche si personne ne l’épiait, ses poings serrés, ses genoux tremblotant d’excitation, pour savoir qu’il préparait quelque chose de sale.
La chapelle sentait l’humidité, l’encens rance, le vieux, les prières trop dites, les « Notre Père à la con », le bois bouffé par les termites et tout dans ce décor foutait la nausée à Lucien. Il regardait le sol, les murs, les pierres, et n’avait juste qu’une envie : tout foutre en l’air, balancer des coups de pied, arracher ces gros cailloux un par un et les balancer dans la rivière, dans le ciel, « leur ciel avec leur dieu perché tout là-haut », écrabouiller les poules, ou pire encore. Ce trou perdu dans les sous-bois lui donnait envie de vomir, il n’entendait plus ici que les sermons, que les corneilles qui braillent sans arrêt, que les messes basses, que les remontrances des sœurs, que les punitions, les menaces et les sanctions de ce « vieux fou ».
Je t’en foutrais moi des mon Père, des Père Machin, des Oh mon Seigneur. Un sacré fils de pute ouais, pensait le garçon.
Et les coups, et les menaces, et les sanctions, les punitions, les humiliations même, les heures passées dans le placard, …
La suite ici : https://www.revuesqueeze.com/revue-34/

Fragments du Néant #3

Extrait #3 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Après quelques secondes d’hésitation face à ce spectacle macabre, face à ce spectre déchiré de la vie, Pierre K., mettant de côté sa colère personnelle et retrouvant cette empathie qu’il avait pour les personnes plus misérables, petites ou désespérées que lui, répondit au vieil homme :

« Bonsoir. Oui, dites-moi. Qu’est-ce que vous voulez ?

– Eh bien, pardonnez-moi, lui dit le vieil homme ne tenant toujours Pierre par le bras, mais je vous voyais marcher ici et là, tourner en rond en quelque sorte, et je me suis dit que vous deviez être quelqu’un d’important ! Oui c’est ça, je me suis dit que vous étiez sans doute une importance ! Peut-être ministre ou médecin. J’ai vu cela rien qu’à votre façon de marcher. Vous êtes bien médecin Monsieur ?

– Et bien, pas vraiment non, désolé, je … , tenta de répondre Pierre en se grattant la tête et en tentant de récupérer son bras.

– Ce n’est pas grave Monsieur, vous avez une tête de médecin. Oui, vous étiez sans doute médecin, insista le vieil homme en tirant toujours sur le bras de Pierre. Vous pouvez donc m’aider. J’ai rendez-vous en ce moment, avec des charlatans pour tout dire, des psychiatres qu’ils appellent ça. Et savez-vous ce qu’ils me disent ? Je vais vous le dire Monsieur. Ils disent que je suis névrosé. Mais je ne sais même pas moi ce que c’est que la névrose. On me dit ça, je suis névrosé, et je devrais prendre ça comment ? Est ce une maladie ? Une sorte de pneumonie par exemple ? Vous savez vous, Monsieur, ce que c’est que la névrose ? »

[…]

« Et bien, Monsieur, dit Pierre dans l’idée de le réconforter un peu, la névrose est un peu comme une maladie mentale, qui peut vous faire souffrir intérieurement par exemple, qui peut vous faire vous sentir mal, dans la tête.

– Mais c’est peut être ça alors qui me fait si mal ? J’ai toujours mal Monsieur, docteur pour ainsi dire, je me sens toujours mal, je ne sais pas pourquoi. C’est terrible. Je ne sais pas si vous vous sentez mal Monsieur, mais c’est vraiment horrible d’être toujours si mal. Est-ce que vous pensez vraiment que je suis névrosé Monsieur ? Vous qui êtes docteur vous pouvez peut-être me le dire ?

– Mais je ne suis pas docteur, je n’en sais rien. Il faudrait vous examiner, je ne peux rien dire comme ça ?

– Mais vous en pensez quoi Monsieur ? S’il vous plaît, dites-moi ce que vous en pensez. C’est terrible de souffrir toujours comme ça, sans savoir pourquoi. J’ai besoin d’aide. Personne ne me parle jamais. Vous qui êtes docteur, aidez-moi s’il vous plaît. Vous en pensez quoi ?

– Mais je ne peux rien vous dire comme ça. Il faut vous faire examiner ! Que vous ont-ils dit ? De quoi souffrez-vous exactement ?

– C’est dans la tête Monsieur, c’est comme une torture, comme si on me déchirait le cerveau Monsieur et qu’on y glissait des idées malsaines. Et c’est comme ça toute la journée. Et je m’imagine des choses terribles ! Si vous saviez Monsieur ! J’imagine qu’on me suit dans la rue, et que des malhonnêtes veulent me kidnapper et me faire des atrocités ! Vous ne voulez pas me suivre Monsieur, et me kidnapper ? Pas un docteur quand même !

– Non, non, pas du tout, absolument pas, rassurez-vous.

– Je m’en doutais. Quand je vous ai vu, quand j’ai vu votre visage, je me suis dit voilà un homme bon, voilà un homme qui pourra m’aider, voilà un vrai docteur, pas un charlatan. J’ai vu tout ça rien que dans votre visage. Vous mériteriez même d’être ministre ou gouverneur ! J’espère au moins que vous gagnez bien votre vie Monsieur, que vous êtes heureux !

– Et bien, à vrai dire, pas vraiment…

– Ah, mais c’est une catastrophe, dans ce pays, on ne fait plus confiance aux honnêtes gens, on donne tout l’argent aux escrocs et aux kidnappeurs. C’est une tragédie. C’est aux gens comme vous qu’il faudrait donner de l’argent, vous qui êtes si bon, vous devriez être riche ! Ah mais que d’injustice dans ce pays ! Et ils veulent enfermer un homme comme moi, qui a travaillé dur toute sa vie. N’est ce pas injuste ça aussi Monsieur ?

– Mais non, rassurez-vous, ils ne vont pas vous enfermer. Ils vont vous faire quelques examens et peut-être vous donner des médicaments, c’est tout, vous n’êtes pas névrosé.

– Ah que je suis content de vous l’entendre dire, ah comme cela fait du bien d’être écouté, d’être entendu par un honnête homme. Il dit que je ne suis pas névrosé, quel bonheur ! Et bien, Monsieur, je vais vous laisser. Je vous remercie tellement, si vous saviez, tellement. Au revoir.

– Au revoir. »

Enfer – Dissonances 49

Nouvelle publication pour le Mike K, dans la revue Dissonances, sur le thème : Enfer. Thème fait pour le Mike K.

En attendant de recevoir la revue papier, voici la couverture, et un extrait du texte, longue phrase Krasznahorkienne.

« Ils hurlent dans la nuit, et la nature de leurs cris ne laisse place à aucun doute, ce sont des cris de douleur, de torture, des hurlements stridents et sourds qui s’effondrent sur des parois noires, sous un ciel noir, sur un sol noir, un sol brûlant, liquéfié, qu’ils foulent, tous, déambulant dans cette nuit sans fin, marchant dans les ténèbres et la fournaise, la peau détachée de leurs os, ne comprenant pas ce qu’ils font là, ne comprenant plus comment ils sont arrivés là, hommes, femmes, enfants, se contentant simplement de hurler, de chercher un chemin, de se brûler sur des flammes noires et de se perdre au milieu des murs de chairs, de crier encore, de se tordre de douleur, d’avancer les bras tendus sans plus aucun souvenir, sans plus aucune mémoire, sans plus aucun désir, le regard pétrifié, les yeux exorbités et séchés, dévorés par les braises ou les flammes ou par la terreur elle même, terreur avalant leurs cris, leurs yeux, leurs hurlements, et leurs pas ne mènent plus à rien et leurs cris ne servent plus à rien, tant l’air est suffocant, tant leurs poumons sont remplis d’un goudron chaud, tant leur voix est perdue dans le marasme des autres voix, et leurs veines crachent de leurs chairs tailladées un poison noir, aussi noir que… »

à découvrir ici : https://revuedissonances.com/dissonances-49-lenfer/

Fragments du Néant #2

Extrait #2 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Venant de la Rue Machin, comme sortant de la bouche des enfers, deux gamins qui devaient avoir une douzaine d’années chacun, dévalaient le bitume sur leurs vélos, hurlant à tue-tête des horreurs, hurlant qu’ils étaient les rois de cette ville de merde, qu’ils défonceraient la bouche de celui qui se mettrait au travers de leur passage, donnant des coups de pied sur les rétroviseurs des voitures stationnées, zigzaguant au milieu de la route, comme des terreurs, comme des chevaux fous ou des taureaux désirant écraser le monde. Ils portaient des loques sur le dos, des jeans troués, souriaient comme des rejetons de l’enfer, les dents sales et cariées, et Pierre en releva la tête, s’appuya sur le bord du promontoire pour ne pas rater une miette de la scène, intrigué et souriant, se rappelant qu’ils les avaient déjà vus faire leurs œuvres par le passé, esquinter d’autres voitures dans d’autres rues, ou balancer des panneaux de signalisation à terre, et ce spectacle venant chambouler le quotidien comme un éclair au milieu du paysage, comme une tornade ou un coup de couteau, le faisait sourire, comme s’il trouvait qu’ils étaient en réalité plutôt inoffensifs, encore trop gentil même, que ce n’était là qu’un jeu.

Et alors qu’ils venaient d’éclater un nouveau rétro, qu’ils venaient de l’exploser et de le faire voltiger en l’air comme s’ils venaient de lui mettre un coup de corne, et sans prévenir, sortant presque de nulle part, un homme ouvrit la portière d’une voiture sur le chemin des deux gamins, et se brandit devant eux, un homme dans la soixantaine, chemise propre et repassée, cheveux grisonnants, pull en laine et presque des pantoufles au pied, l’air mécontent, revanchard, un sourire au coin des lèvres, plein de haine et de colère. Il surgit comme un diable de sa voiture, si brusquement, que même Pierre à bonne distance en fut surpris, et avec sa haine et sa colère, se mit au travers de la route, au travers du chemin des deux gamins alors que le rétroviseur finissait de rouler au sol. Le vieux bonhomme, qui devait être habitué à voir passer les deux loustics, ou se trouvant là par hasard ou au contraire les attendant peut être depuis belle lurette, connaissant le trajet des monstres, et ne supportant plus leurs petits jeux, ne supportant plus le chamboulement d’une vie bien réglée, ne supportant plus la folie, la violence, l’expression de la misère, l’expression de la joie destructrice, de la vigueur, de la puissance folle, de l’énergie, et souhaitant sans doute mettre un terme à tout cela, à ces pulsions, à ces tornades, au dérèglement d’un quotidien bien huilé, réussit à mettre les mains sur le guidon d’un des deux vélos, tandis que l’autre poursuivit sa route comme on évite un loup ou un ours

Fragments du Néant #1

Extrait #1 du roman en cours d’écriture « Le Néant et la Nuit »

Il passa à ce moment devant un magasin de chaussures et tout ce qui s’y trouvait le dérangeait, lui faisait presque horreur même. Cet étalage d’un blanc parfait, lavé et brossé tous les matins, agencé intelligemment pour ainsi dire, les chaussures neuves, lustrées, orientées vers telles ou telles directions en fonction de la luminosité, les petites étiquettes indiquant le prix, tous ces détails tout à fait normaux dans n’importe quelle vitrine l’offensaient quasiment. Il voyait là non pas des chaussures, mais du néant. Le fait que tout cela était consenti par tout le monde le répugna et lui donna la nausée.

Certes, certes… Tout le monde a besoin de chaussures… Mais, ici, ce ne sont pas que des chaussures ! Comment peut-on n’y voir que des chaussures d’ailleurs ? C’est là bien autre chose que des chaussures ! Je n’y vois là qu’une horreur terrible ! Une horreur tenant place dans le quotidien et donc dans la vie tout entière… Remplaçant même la vie en réalité…La vie n’étant plus que cette horreur… Une horreur qui pousse un soir un homme à examiner sa chaussure et se dire « dites donc, cette chaussure n’est plus à ma mesure cette chaussure me dévisage en quelque sorte, comme si elle me tirait la langue derrière le dos. Oui, il me faut d’autres chaussures ! » Et la raison n’est pas qu’il soit absolument nécessaire d’avoir d’autres chaussures ! Non ! Celles-ci pouvant être en réalité usées jusqu’à la semelle et il serait alors tout à fait indiqué de changer de chaussures ! Mais dans ce cas, il n’y aurait pas des vitrines, et des étiquettes, et une orientation en fonction de la lumière, il n’y aurait que des chaussures… Mais ici… Une horreur ! Bien sur que l’on peut vouloir choisir sa chaussure, mais ce qu’il y a d’horrible c’est d’accepter que cette question soit importante au point qu’il y ait des vitrines et des étiquettes et des orientations dans telle ou telle direction. Et puis quoi ? En voilà un monde tiens ! Dans lequel un choix important est celui de sa chaussure… Une horreur… Une terreur même que de vivre dans un tel monde… Car au fond, ce n’est pas la chaussure le problème… Non… Ni un manteau, ou quelconque bibelot… Le problème au fond, c’est de dire qu’on fait partie d’un monde qui choisit sa chaussure. De faire partie de cet ensemble… De se dire que, finalement, accepter de choisir sa chaussure, c’est faire partie de l’humanité… C’est perdre finalement son caractère exceptionnel. L’homme qui choisit sa chaussure deviendrait ainsi un homme ordinaire… ? Non pas parce qu’il choisit sa chaussure ; encore une fois, mais parce que de ce fait, il accepte de faire partie des hommes qui choisissent leurs chaussures. En voilà une malédiction… En voilà un caractère exceptionnel ! Celui des hommes qui scrutent leur chaussure un soir et se disent qu’il est bon d’en changer ! Et même, bigre… Peu importe les chaussures… Quelle obstination j’ai ici pour une chaussure.. Le problème n’est pas celui-là… Qu’importe les chaussures ! Le problème est de ne pas être terrorisé de vivre dans un tel monde ! Le problème est de n’y voir là que des chaussures… Et de ne pas y voir l’humanité ! Ou une partie du moins… La plus vulgaire... La plus commune… Rien que cette idée me répugne. De devoir leur appartenir… D’être comme eux… Parce que j’accepte de choisir une chaussure. Et pire ! Que je sois flatté par les vitrines, les étiquettes et par l’orientation dans telle ou telle direction…

Il y a donc là bien plus que des chaussures, il y a là une condition humaine. Voir même pire, une nature humaine. Voilà ce qui est terrible dans ces chaussures. Ce ne sont pas les vitrines, ou les étiquettes, ou l’orientation, mais l’acceptation d’une nature humaine. L’acceptation d’une essence… Celle de l’homme qui choisit sa chaussure. En cela, la chaussure ne fait que priver l’homme de son caractère exceptionnel.

Speed Writing #4

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 25/01/2025

Thème : Une femme trouve une lettre écrite par elle-même, mais qu’elle ne se souvient pas avoir rédigée.

Durée : 30 minutes

Quand elle se réveilla le lendemain de cette horrible nuit, des larmes sèches sur les joues, les joues encore rouges, les yeux encore mouillés et cette douleur partout dans son corps, dans ses os, dans son ventre, Louise eut du mal à sortir de son lit, à poser le premier pied à terre, à émerger, à reprendre de la constance, à revenir dans le monde. Elle semblait avoir été écrasée, décapitée, brisée, chaque os, chaque os était comme brisé, écrabouillé, et elle revoyait en souvenir, en songe, des images de cette soirée tragique. Le bar dansant, l’individu grossier, sa colère, les rues, la nuit, Nicolas assis sur cette foutue terrasse, son air ailleurs, tranquille, et ses mots. Surtout ses mots. Ses insultes. Ses crachats. Son crachat. Et ce qu’il lui avait dit « tu n’es qu’une erreur. »

Odieux personnage, se dit-elle. Pauvre type. Pauvre petit type. Alors que je peux avoir le monde à mes pieds. Que je peux avoir tous les hommes à mes pieds. Mais lui. Lui… Qui me crache dessus. Qui m’humilie ainsi. Alors que… Cette nuit-là… Pourtant… Et les jours suivants… Et le soleil, enfin. La joie. Cette joie dont j’ai temps besoin. Cette vie que j’aime tant. Cette félicité. Tout allait si bien. Pourquoi… Tant de mépris… Pauvre homme…

Elle se leva enfin de son lit, dans cette pauvre nuisette rouge qu’elle ne voulait plus quitter depuis ce fameux soir, depuis qu’il avait posé ses mains dessus, depuis qu’il l’avait étreint avec de temps de désir et de passion, avant qu’il ne gâche tout, qu’il ne salisse tout, comme si tous ces hommes n’avaient que ça en tête, la prendre un soir, comme un festin, comme un trophée, et la laisser là, l’abandonner, et lui cracher à la figure.

Elle rangea quelques affaires qui traînaient, un pantalon sale, des mouchoirs remplis de larmes, un rouge à lèvres, et sur la table, il y avait ce papier, cette feuille noircie, remplie de mots, de larmes aussi peut être, et qui ne lui rappelait rien, qui la laissait songeuse, et triste aussi, et mélancolique.

Elle s’approcha de la table, se demanda de quoi il pouvait bien être question, si un lutin ou un diablotin lui avait fait une farce, lui avait écrit un mot pendant la nuit, ou un ange gardien peut être qui veillait sur elle, car elle avait sans doute méritait une telle bénédiction, un tel soutien, et que c’était sans doute de ça dont il était question, comme dans les films à l’eau de rose, dans lesquelles les pauvres femmes comme elles, les pauvres femmes trahies et humiliées et piétinées trouvaient un jour un soutien inattendu, et salutaire, sans rien demander.

Elle attrapa la feuille, et tous ces mots, toutes ses phrases qui l’intriguaient, et au premier coup, elle eut un pincement au cœur, et presque de la nausée, et mit une main sur son front puis sur son ventre, et devant sa bouche comme pour se retenir. Tous ces mots, et toutes ces phrases, et surtout toutes ces lettres lui semblaient si familiers, si proches, et cette écriture, elle n’avait aucun doute, c’était bien la sienne, c’était bien sa main qui avait pris un stylo sans doute dans un moment de détresse la veille et qui avait écrit ça, mais elle ne s’en souvenait plus, doutait même de cette possibilité, de cette réalité, et pensait que ce n’était là peut être qu’une machination, et surtout, et son cœur se serrait encore plus au fur et à mesure qu’elle devait se rendre à cette évidence, le contenu du texte lui révélerait vraiment si c’est elle qui avait écrit ce texte, et ce qu’elle avait bien pu écrire.

Elle parcourut les lignes, et les phrases, et les mots, longtemps, longuement, et au fur et à mesure qu’elle avançait dans sa lecture, et dans ces émotions qui débordaient de ce texte, elle ne pouvait que se contenir de pleurer, d’hurler, de crier, ou de déchirer cette feuille. Tout, tous les mots, toutes les phrases, toutes les lettres ne pouvaient venir que de sa main, que de sa plume, que de son coeur, elle en était certaine, et convaincue, et tout ne menait qu’à une seule personne : à lui.

Mon Dieu, se dit-elle. Comment ai-je pu écrire cela ? Non c’est encore plus compliqué, je suis capable d’écrire cela, je suis capable de telle phrase et de tel mot, c’est évident. Mais comment se fait-il que je me souvienne plus de tout ça. De cette douleur, de ces larmes, de tout ce que j’ai mis dans cette lettre. Car tout est juste. Tout est vrai. Il n’y là a que la vérité. Que le calvaire d’une femme méprisée, d’une femme humiliée, d’une femme bafouée. Et pire, d’un amour. Car il y avait de l’amour, que cet homme le veuille ou le non, il y a de l’amour entre nous, et cette lettre, et ces mots et ces phrases, ne font finalement qu’une chose, jaillir cet amour. Car il jaillit de partout. Il ne sait pas, mais c’est de l’amour qu’il y entre nous.

Elle continua sa lecture, et à la fin, recommença depuis le début, et encore, et encore, jusqu’à revoir finalement sa main, et cette horrible soirée, et cette nuit, et ces larmes, et sa douleur et sa détresse qui la poussèrent à prendre la plume et à écrire tout ce qu’elle avait sur le coeur, car il n’y avait là dans tout ce texte, rien d’autre que tout ce qu’elle avait dans le coeur, rien d’autre que des larmes, ses larmes, et rien d’autre que de la détresse.

Elle reposa finalement la feuille sur la table, essaya ses yeux et ses larmes, fit quelques pas dans son appartement, regarda son canapé et repensa à cette nuit incroyable et pleine de passion pendant laquelle il l’avait prise et étreinte ici même et elle était convaincu d’une chose : il fallait qu’elle lui donne, il fallait qu’elle lui remette, il fallait qu’il sache, tout ce qu’elle avait sur le coeur, toutes les larmes, toute la détresse, toute la douleur. Il fallait qu’elle lui remette cette lettre qu’elle ne se souvenait même plus avoir écrite tant la douleur avait pris le dessus. Elle la mit dans une enveloppe, s’habilla et descendit les quatre étages, pleine de détermination.

Speed Writing #3

Contexte : écrit réalisé lors d’une séance de Speed Writing (écrire le plus possible en un temps limité sur un thème donné aléatoirement) le 24/01/2025

Thème : Un personnage rongé par la culpabilité.

Durée : 30 minutes

En descendant l’escalier, Nicolas ne pensait qu’à une seule chose, malgré les marches inégales, malgré la lune qui traversait les vitres, malgré l’ivresse, et l’impression de sortir d’un manège, il ne pensait à ces seins, ses seins, et sa bouche contre ses seins.

Pouah, se dit-il. Quelle horreur. Comment suis-je tombé dans ce piège. L’alcool, oui certes, la bière, le vin, la nuit, mais pourtant. Quelle horreur. Ces horribles tétons.

Il n’arrivait plus à penser à autre chose, alors qu’il dévalait les escaliers, les étages, trois, peuvent être quatre, qui l’éloignait de cette « cage à poules », de ce piège sordide, de cet attrape-nigaud, et il ne voyait plus que ça, il ne sentait plus que ça, il ne goûtait plus que ça. Ces seins minuscules, presque vides, presque le néant sur cette poitrine charnue, sur ce corps frêle, ces tout petits seins de rien du tout, impossibles à prendre en main, et qui pourtant étaient greffés de cette monstruosité, de cet appendice, de cette difformité. Des tétons longs et larges, bruns, comme si la vie y avait pourri, ou qu’une malédiction y tenait place. Et cette femme, cette odieuse qui avait profité de la situation, qui avait profité de sa faiblesse, de son ivresse, de son couple fragile, de sa détresse, et qui s’était empalé sur lui, presque sans lui demander son avis, et qui une fois le manche en elle, et qu’elle maîtrisait et même contrôlait la situation, avait attrapé sa tête, l’avait attrapé par les cheveux, et en le dirigeant vers ces monstruosités lui avait lui dit : «lèche-moi les seins », et il y avait plongé.

Il ne repensait plus qu’à, qu’à ce bout de chair dense et épais posait sur ce corps squelettique comme un ornement, comme le doigt de la mort sortant d’un corps, et sa langue, et sa bouche dessus. Et le goût, et l’horreur, et la satisfaction de cette femme, et du plaisir qu’elle prenait, qu’elle éprouvait, qu’elle gémissait, alors qu’elle frottait son corps, et ses jambes, et ses cuisses nues contre lui, et son sexe en elle qu’elle raclait presque, et lui sa touffe de cheveux prisonniers de cette main tortionnaire qui l’obligeait à sucer ce mamelon difforme, cet odieux amas de chair monstrueux.

Mais surtout, alors qu’il était maintenant dehors, que les rues étaient vides, que la lune éclairait le centre-ville et qu’il était seul, tout seul, dehors, libéré de cette femme, et qu’il n’avait qu’à rentrer chez lui, rejoindre son épouse et son enfant, il ne pouvait s’empêcher de penser à ce qu’il venait de faire.

Certes, certes, la nuit, l’ivresse, la colère. Mais tout de même. Elle ne me lâchera plus d’une semelle maintenant. Et surtout. Je l’ai encore en bouche. Ce goût. Terrible. Le goût de la culpabilité. Le goût de la chair. Le goût du sang. Elle ne me lâchera plus d’une semelle. Et pourtant.

Il regarda la rue vide, longue, silencieuse, plongée dans la nuit, et les ombres naissantes, et le clair de lune qui semblait donnait un côté onirique à la scène, et le vent qui soufflait comme si des murmures essayaient de piéger les hommes.

Et pourtant. Elle aurait bien raison. Qu’ai-je fait là ? Bon Dieu. Son corps sur le mien. Son sexe autour du mien et ses seins. Pouah. Quelle horreur. Pourquoi ne penser plus qu’à ça. Ma langue sur ces machins. Sur ces… Comment dire… Turgescences. Sur ce cancer. Un cancer oui. L’impression d’avoir eu la mort en bouche, et le diable, et la peste. Mais tout ça, ce n’est rien. Ce n’est que des actes, sur l’instant. La suite sera pire. Oui. Qu’ai-je fait ? Et pourtant. Des remords. Nous ne sommes que bouffés par des remords. Nous ne pensons qu’à ça. Notre vie n’est que remords. Nous naissons et c’est déjà peut-être trop. Venir au monde serait déjà un mal. Alors quoi ? Peut-on vraiment sans vouloir pour une si petite chose ? Pour une partie de baise au final ? Certes, certes. L’épouse. Ne serait pas très contente d’apprendre ça. De quoi finir à la rue. De quoi se prendre un coup de casserole pour ainsi dire. Mais pour autant. Il n’y a jamais là que de la chair. Même pas d’amour. Aucun sentiment. Juste de l’ivresse même. Certes du sexe. Mais si peu. Déjà vomi. Déjà recraché.

Il continua de marcher dans les rues, prenant à droite, puis à gauche, puis tous les détours possibles, non seulement pour tarder de rentrer, tarder d’affronter le dragon qui l’attendait, ou peut être même pas, de rentrer rejoindre le lit conjugal avec ce péché dans le coeur et le goût horrible de ces seins en bouche, mais aussi pour évacuer encore cette ivresse et ce vin et cette bière qui lui déchirait le cœur depuis des jours. Car ce n’est finalement même pas l’adultère qui le hantait tant, qui le rongeait de culpabilité, qui lui donnait envie de vomir, non ça il pouvait au pire le cacher, au mieux l’oublier, voire l’assumer, mais ce qui le faisait tant honte, c’était d’avoir jouer le jeu de cette femme, de cette vampire, il se sentait coupable d’avoir accepté de rentrer dans son jeu, dans sa « cage à poules » et d’avoir accepté, car il aurait très bien se sauver, lui filer une tarte, et sortir bandant sous la lune, mais il avait succombé, par faiblesse, par sentiment ou émotion, et rien d’autre à ce moment-là ne lui donnait plus envie de vomir, que le souvenir d’avoir pris dans sa bouche ces petits tétons ignobles et dégoûtants.