Le lendemain, et le surlendemain, et le sursurlendemain, et tous les nombreux autres jours qui suivirent, une routine évidente, mais terrible, s’était installé dans la vie de Pierre. Chaque matin après son heure de trajet, une pile de dossiers l’attendait, sur son bureau ; chaque matin, il retrouvait la fenêtre avec vue sur la même ville, sur les mêmes immeubles, la même moquette, les mêmes collègues, leurs mêmes sourires, les mêmes remarques, les mêmes conversations, la même impression d’infinitude devant les dossiers qui descendaient à un rythme misérable. Oui, mais il l’avait voulu, il l’avait désiré, il était enfin arrivé au sommet. Que lui fallait-il faire en réalité ? Sinon être satisfait. Montrer de la gratitude envers la vie. Être heureux. Ou au moins, s’imaginer comme tel.
Le soir, les soirs, tous les soirs, et tous les nombreux autres soirs qui suivirent, après son heure de trajet en train, les attentes, les déboires éventuels, les retards, les passagers qui prenaient toute la place, les braillards, les marmots qui pleurent, les intempéries, quand il rentrait chez lui, d’autres routines se mettaient en marche : les douches, les devoirs des enfants, le repas, remuer les pâtes ou la sauce au poivre, surveiller les frites ou le morceau de bifteck, lire le journal, et enfin, se coucher de bonne heure, de très bonne heure, pour être certain, le lendemain et le surlendemain et le sursurlendemain d’être en forme pour trier les dossiers, regarder les immeubles par la fenêtre, prendre le train le matin, le soir, saluer les collègues, sourire, se montrer de bonne humeur, être fier d’être là, être fier d’être arrivé ici, si haut, par la force de la volonté, rien qu’en se retroussant les manches, et toucher, du doigt, du bout du doigt, ce bonheur, palpable, perceptible, mais qui semblait plus que jamais fugace, s’éloignant, comme un sourire qu’on efface.
Oui, oui, ha, ha, se disait-il avant de se coucher chaque soir, et devant chaque nouveau dossier, et devant son reflet dans la fenêtre donnant sur les immeubles, les mêmes immeubles, les mêmes rues, et après les mêmes trajets, et les mêmes galères, et l’éternel recommencement des mêmes journées, oui, ha, ha, il faut bien, oui, il faut bien cela, pour être heureux.









